Le phénomène Pierre Dupont

Certains auteurs ont ainsi dû leur renommée à leur succès dans les salons. De 1830 à 1850, le goût du public bourgeois change au point de devenir sensible aux charmes de la vie champêtre, un engouement né du regard romantique. Pierre Dupont (1821-1871) séduit les salons parisiens en interprétant de sa très belle voix des romances de sa composition, à forte tendance bucolique au début. Ainsi, Les Bœufs font un ravage en 1845, au moment où George Sand publie La Mare au Diable (certains de ses romans sont surnommés « les Géorgiques de la France »). Tout Français connaît encore le premier vers : « J’ai deux grands bœufs dans mon étable », preuve de la longévité de cette chanson d’inspiration populiste dont Sainte-Beuve a écrit : « Bien des jolies bouches se mirent à l’instant à répéter à pleine voix cette cantilène naïve du laboureur. » Cependant, délaissant la cantilène, Pierre Dupont, ami intime et inspirateur de Baudelaire, tourne son talent vers la noirceur d’un monde ouvrier que l’industrie nouvellement triomphante a peu à peu réduit à l’esclavage. C’est passer du salon à la révolte et du bocage à la description d’une misère propre à effrayer les petits oiseaux. En 1846, Le Chant des ouvriers, appelé peu après La Marseillaise des prolétaires, ouvre pour la première fois une voie dangereuse : « Quels fruits tirons-nous des labeurs / Qui courbent nos maigres échines ? / Où vont les flots de nos sueurs ? / Nous ne sommes que des machines. » Un demi-siècle plus tard, en écrivant Les Canuts au moment des troubles anarchistes, Aristide Bruant se souviendra de ces paroles de Dupont passées depuis sur toutes les lèvres : « Pauvres moutons quels bons manteaux / Il se tisse avec notre laine ! » Il suffit d’ajouter : « Et nous les canuts, / Nous allons tout nus ! ». Avec Pierre Dupont naît paradoxalement au salon – et bien vite dans la rue – la chanson militante. Mais les événements politiques et une révolution avortée font du tort au chantre des petites gens et aux refrains de ses jolies ritournelles.

Extrait de : "L’art des chansonniers français du moyen âge à nos jours ou comment la chanson française a toujours été singulière dans son expression poétique, de la chanson de Roland à Léo ferré."